19 décembre 2008

Darwin perdu à Tendre

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(Carte du pays de Tendre)


Et l'amour ?

Quoi l'amour ?

Comme-un aussi l'amour ?
Un modèle, l'amour ?

L'amour est aussi de mémoire humaine. Il est nécessaire depuis toujours pour notre survie. Il s'agit de darwinisme social. Et dans le domaine social, c'est grâce aux plus faibles que l'on survit (lu dans le Libé d'hier).

D'accord pour le comme-un. L'amour éprouvé par tous. Par nécessité si tu veux.
Mais aime-t-on toujours suivant un modèle ?

Le nourrisson qui aime ses parents, à quel modèle se conforme-t-il ?

Aime-t-il vraiment ? N'est-ce pas plutôt l'amour des parents qu'on projette sur lui ?
Comment aimaient les hommes de Néanderthal ? Se faisaient-ils des déclarations enflammées ? Comment aiment les tribus reculées du monde ?

Méfiance ! Dérive ! Comment aiment les pauvres, pourrais-tu finir par demander.
Il y a un gars, Maslow, qui a inventé une pyramide de besoins. Il dit qu'avant de pouvoir se concentrer sur l'amour, il faut que les besoins physiologiques et de sécurité soient assouvis.
Mais tout ça c'est des conneries.


Tu t'énerves !

Oui. Maslow veut nous normer, et il n'est pas le seul. D'ailleurs sa pyramide est utilisée dans le domaine de la psychologie du travail, afin que les bons petits soldats des entreprises soient plus motivés donc productifs. Ne tombons pas dans le piège. Maslow parle d'un amour normé. Il dit : si on a froid ou faim, par exemple, on ne peut pas se concentrer sur la carte du tendre.
Il fait un raccourci : on ne peut pas aimer.
1. Qui a inventé la carte de Tendre ? (La Carte de Tendre est la carte d’un pays imaginaire appelé « Tendre » imaginé au XVIIe siècle et inspiré par Clélie, Histoire romaine de Madeleine de Scudéry, par différentes personnalités dont Catherine de Rambouillet.) Là, on a une norme.
2. Comment mesure-t-il l'amour, Maslow ? Il ne le dit pas.
Les sentiments ne sont pas mesurables, et c'est bien parce que ça embête plein de gens qu'ils cherchent des étalons, selon des normes qui sont forcément subjectives. Un étalon ne peut pas être subjectif. Quelque chose cloche.
Moi j'avance que le sentiment d'amour existe partout, quelles que soient les conditions de vie, depuis que l'homme existe, sinon il n'aurait pas survécu.


C'est cela. Il ne faut surtout pas se tromper de discours : ce n'est pas l'amour qui est un modèle, mais le plus souvent la façon dont on le vit.
Le sentiment d'amour est aussi authentique que darwiniquement possible.

Ah, dès qu'on parle de sentiment...

Eh bien quoi ? Qu'est-ce qui te fait peur ? Survivre te fait peur ? Vivre ?

Ce n'est pas cela. Mais si je dis que j'aime, l'être aimé va chercher à rapprocher ce sentiment d'une norme, et sans doute de la sienne propre. Il va m'enfermer dans une case.

Ce serait le prendre vraiment pour un idiot. Si tu l'aimes, c'est qu'il est sans doute un être intelligent. Si tu l'aimes, tu dois avoir confiance dans sa capacité à reconnaître l'amour comme création personnelle de chacun. Ne crois pas que tu es la seule à être si peu normée, ce serait très présomptueux.

Et si la façon dont je l'aime ne peut se dire ? Cette façon-là ne correspond à aucun mot que je connais. Dans ce cas, je ne peux que me taire.

Je ne suis pas d'accord. La langue française est riche. Tu peux aussi parler dans une langue étrangère. L'être aimé comprendra toujours. L'amour a besoin de mots pour s'expliquer, et de gestes, et d'attentions, justement pour ne pas tomber dans la norme.

Je ne peux pas. Il va croire trop ou pas assez. Il sera déçu ou exalté. Il cherchera toujours à mesurer, à l'aune de ce qu'il ressent. Rien ne sera jamais authentique.

N'est authentique que ce que tu ressens. Et cela, même l'être aimé ne peut pas le deviner, si tu ne le lui dis pas, si tu ne le lui montres pas.

Ah, si nous pouvions aimer comme aiment les enfants...

Qu'est-ce qui nous en empêche ?

Maslow, ou même Darwin, peut-être. Mais on peut s'en moquer complètement. On a le droit. On est comme-libres.
Mais celui qui ne veut/peut pas être comme-libre avec l'autre, ne peut qu'amener l'autre à renoncer à l'être. Et ainsi chacun se résigner à un état sans hendiadyn : un amour qui ne veut pas se dire pas se montrer par peur d'être comme-amour, donc un amour qui ne se vit pas.

18 décembre 2008

Manuels scolaires : "une autorité qui s'apparente à la vérité"

Dans la revue des parents (FCPE) du mois de décembre 2008, un très bon dossier, avec de très bons exemples en illustration ;-).

Extrait : Il y a des stéréotypes qui ont la vie dure. C'est en clair ce que traduit l'étude initiée par la Halde (Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité) sur les stéréotypes dans les manuels scolaires, publiée le 6 novembre dernier.

revue des Parents dec 08.jpg

Hendiadyn


Quel joli mot, Hendiadyn ! Il tintinabule....

Hendiadyn (enne dia duôn: «un par deux») : procédé qui consiste à dissocier en deux éléments une formulation qu'on aurait pu faire en un seul.
Ex : Elle et ses lèvres racontaient. (Paul Eluard)
L'autobus et la fin de mon attente approchaient.

Comment Michel Deguy perçoit l'hendiadyn ? Comme une marelle musicale.
Démonstration :

GISANTS

Affrontés. Palingenèse qui relie les os d'en bas et ceux d'en haut. Le haut s'alite, devient l'avant. La liaison reforme ce faisceau ; ce mobile arc-boutant. Comment franchir la deuxième enceinte, passée l'ivresse du premier ciel et de la description du réel où les seins glabres se mirent ? Tu sais que j'ai de plus en plus de mal à parler... Comment parler autrement, si l'unité innommable est ce qui tient, en s'en retirant, la demeure où nous met la répulsion universelle, l'hendiadyn divin du pluriel ?

CARACTERE COMME-UN
OU DE L'HENDIADYN

Pour qu'il y ait deux - l'un et l'autre, de part et d'autre, d'un côté comme de l'autre - il doit y avoir un ni l'un-ni-l'autre, pas pour autant l'Un, ni l'Autre, mais comme-un, grâce au jeu duquel, feuillure, se figure le partage des côtés qui peuvent s'échanger.
Apparent est dit le neutre sujet à être - comme ça : les figurants, on dit "réels", de l'autre côté du comme lui donnent lieu d'être.


LE PRINCIPE DE LA MARELLE

....

Etre libre est possible sur le mode de l'être-comme-libre ; être libre s'avère dans une expérience pareille à celle de qui s'est trouvé dans le cas spécial de cette métamorphose qu'est une sortie de prison, pour entrer dans une nouvelle vie (même fugitive) qui se détermine essentiellement grâce à ce comparant : la libération. Celle-ci consiste à se savoir comme en prison, c'est-à-dire en quête d'une libération comparable rigoureusement à la liberté.
"Promesse de bonheur ?" Chercher l'issue en montant "par le "sommet", qui est sans issue. Faire comme si la direction du sommet montrait une issue. Le point élevé est celui d'où j'aperçois la terre (comme terre) promise en connaissance de comme. Il aperçoit la terre promise comme celle où l'on n'entre pas : révélation "en mourant", d'une liberté qui n'aura pas lieu comme possession, mais qui consiste en la "libération" de se rapporter à ce qu'il y a comme à la terre-promise. A leur tour ils ne comprendront qu'en mourant, et léguant à leur tour cette musique. La musique donne en mouvement le schème d'un mouvement de révélation, "sublime". La révélation est celle du "comme"; de se rapporter à ce qui est par le moyen du comme. Ce qui est, est le comparant de ce qui est.
...

AN DIE MUSIK

...
Là où nous sommes entrés, musique, ce serait autre que toi ; il semblerait qu'il y ait de la non-semblance, de l'épaisseur et pas seulement de la surface pour réfléchir ton image et te la renvoyer pour te donner la chance de te reconnaître. Il y aurait de l'inconnu et du nouveau au fond ; du non traductible, non interprétable, non réductible - sans reconduction à l'ego, à l'ego retiré au centre de tout, foyer "derrière" ses projections où se (re)constituer. Echapper à son image serait possible ? Au dieu passé et à celle qui est "l'avenir de l'homme"... Pas moi, pas ça, même pas "mon autre" ! La galerie des glaces est cassé, la musique a commencé toute seule. Pourtant il n'y a même plus l'illusion de feindre qu'on puisse sortir de l'illusion en passant "derrière les miroirs".

17 décembre 2008

Travail et littérature jeunesse

À l’occasion de l’exposition temporaire Être ouvrier en Isère, XVIIIe-XXIe siècle présentée au Musée dauphinois d'octobre 2008 à janvier 2010 et qui annonce la création d’un Musée de la Mémoire ouvrière, au Musée de la Viscose à Échirolles, le Pôle de ressources sur la littérature jeunesse du CRDP de l’académie de Grenoble a réalisé une bibliographie des meilleurs titres parus pour le jeune public autour de la thématique du travail. Albums, contes, romans, témoignages ou documentaires sont proposés ici au lecteur comme un prolongement de la visite du musée.

On peut trouver cette bibliographie à cette adresse.

Et en page 7... Ma mère est maire !

Moteur d'intérêts

Là, à gauche, oui là, vous avez maintenant un moteur de recherche sur le blog Signes.

Pour voir, un petit test : tapez le nom du président de la République.

Résultat : aucune occurence. Ca marche !

16 décembre 2008

Les poèmes sur la roue d'un feuilleton - ceux de Michel Deguy, cycliste

deguy.jpgGISANTS

Je m'accroche à ton double par les phalanges pendant que ton double se désamarre raisonnablement. Nous nous séparons comme dans un drame au ralenti de réunion repassée à l'envers. Tu n'es pas là disais-tu simplement à un toi. Je vois trouble, dépliant tes muqueuses sur des fils entoptiques, tout le corps peu à peu induit de cette humeur qu'il va composer et chercher en toi avec la sienne et la tienne.

DIALOGUES

La jouissance est une des figures de l'acclamation à l'arrivée de quelqu'un. Viens ! Au poème érotique, j'enlacerai les lignes de la pensée. Les coudes encore brûlés au gisement des draps, je commencerais le recueil par "les coudes encore brûlés par les draps". Que vais-je faire avec cette iconostase, ce monceau de toi sur le torse, sur l'aine, sur le dos.
- D'où venons-nous où allons-nous que faisons-nous ?
- Mais il n'y a pas de nous !
- D'où venons-nous ? Où allons-nous ?
Tu tapais de tes poings cette dose, cette consécution d'irréel du passé (j'aurais aimé) et de futur antérieur (être celui qui aura été) qui fait un irréel du présent (celui qui t'aimerait).

CATACHRESES

Cette pièce ressemble à un départ de 100 mètres avant le starter ; tout l'air est tendu ; les tendons des chaises, les avant-bras des fauteuils, les talons de table, les rideaux d'air, tout est tendu, dans l'attente que la sonnerie se fasse entendre, ta vibration, je bondirais si je t'entends ; je t'attends.
Retournant l'endroit et l'envers, tournant à l'endroit l'envers : ce qu'il attend n'est pas là - visiblement : ce qui n'est pas, ni l'endroit ni l'envers.


GISANTS

Je ne cesse de te perdre depuis cette chambre d'hôtel
où nue et détournée tu m'as crié va-t-en
Je ne me rappelle plus notre querelle, ma faute
Mais le papier, ton dos courbe,
La nature morte du jour et de l'armoire,
Et ma croyance indolore debout que j'allais te revoir

AIDE MEMOIRE

Ce qui a lieu d'être
Na va pas sans dire

Ce qu'on ne peut pas dire...
Il faut l'écrire.

La partie donne sur le tout
Qui donne la partie

Savoir à quoi ça ressemble
C'est notre savoir - non absolu

Il faut de la semblance
Pour faire de la contiguïté

Le poème est des choses prochaines
Qu'il faut aller chercher

*

Nous ne nous en sortirons jamais
C'est ce que je nous souhaite mais
Pratiquer une issue de secours
Pour s'en tirer sans s'en sortir
Si tout a toujours échoué

"Ne pas croire à la prison comme destin scellé
Croire à une possibilité de libération
Qui n'aurait pas de sens
Si nous n'étions pas (comme) des prisonniers"

Cultur'Ado

Miss est en troisième, et elle tient un blog qu'elle a appelé Cultur'Ado. Elle y parle très peu d'elle mais beaucoup de tout : santé, beauté, bricolage, cuisine, jeux, etc... Et de livres, aussi. C'est comme cela que j'ai découvert ce blog, parce qu'elle a aimé La fille qui dort.

Elle en fait le résumé que l'on peut lire sur sa note, puis ajoute : Ce livre m’a fait découvrir une maladie orpheline. Il m’a aussi montré comment vit une personne atteinte de cette maladie et combien la vie compte pour elle. Le fait que le livre touche une jeune d’un peu près mon âge, je me suis mis à sa place. Le livre, n’est pas très compliqué mais touchant.

Ce qui me touche, moi, c'est ce genre de critique non officielle, de réaction purement gratuite faite au sein de blogs de lecteurs et lectrices qui n'ont rien à voir avec les médias.

La fille qui dort a déjà bénéficié de quelques critiques de ce genre sur des blogs de lectrices adultes. C'est la première fois (à ma connaissance) qu'une lectrice plus jeune en parle sur son blog.

Je vous ai dit que j'aimais les blogs ?

Mais j'aime aussi les rencontres en vrai, et je repense à ce mercredi matin du 10 décembre, où d'autres lecteurs et lectrices, adultes, dans le cadre d'une formation pour enseignants, m'ont fait sentir miroir devant d'autres miroirs. Infinité de réflexions...

VanMeeneEx2.jpg
(Helen Van Meen est une photographe qui a réalisé une très belle série de clichés d'adolescentes)
rineke-dijkstra-orangecounty.jpg
(Rineke Dijkstra a aussi tenté de saisir cette période de passage à l'âge adulte)
(J'aime beaucoup tous ces jeunes photographes du Nord de l'Europe)

15 décembre 2008

Quartet de la fin des temps

Bien sûr, son centenaire fait qu'on parle beaucoup de lui. Olivier Messiaen nous raconte, vous savez, pour les oiseaux, et c'est fantastique de l'entendre, ses gestes, son humilité face aux premiers musiciens de la création :

Puis un morceau magnifique :

 

Elle s'appelait Clara

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Elle avait des airs de blondinette rêveuse à la robe rouge sang...
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Elle regardait déjà tranquillement, comme hors d'elle-même, l'incendie qui consuma coeurs, cuirs et liens  - appartenant à des avatars, des ceintures et des internautiles ; odeurs de bougie d'anniversaire - ; il s'agissait alors de simples mais merveilleux feux d'artifice dans la verdure du ciel. Au creux de sa mémoire obstinément positive, si peu protectrice pour elle-même, c'est bien sûr de cela dont elle se souviendra. Ce souvenir prendra tant de place que plus rien d'autre ne sera vivable. Ainsi se transforma Clara en gerbes lumineuses dispersées, errant un moment dans les airs obscurs, puis diluées dans de sombres étendues couleur d'espoir.

(Pankiewicz en haut et James Whistler,  Nocturne in Black and Gold: The Falling Rocket
1875
Oil on wood
Detroit Institute of Arts, en bas)

Dévotion

 

Jacobson_4142_L.jpg
(Jacobson)

 

"Il faut que tu sois double pour être toi-même"
a frappé juste
l'ab-homination femme
l'accrue, et l'embellie
qui m'affame et diffame

Rapport inverse parfois je me dis
entre elle et moi où je nous vois
elle en jeune homme ardent déclaratif
et lui en femme moins disert attendant

Je suis un prostitué de la lecture
Il n'y a pas d'Ithaque
ni là ni au-delà de là
Le trait décidé ment
mais la relâche aussi qu'ils nous vantèrent

Tu aimes la phrase de René Char
car il s'agit de la phrase qui tire
des bords à coups d'oxymores pour
remonter au plus près sous amures strictes

Voeux changés en testaments à l'étoile
à tes yeux filants à la lune
qu'au moins s'accomplisse posthume
l'être en souffrance le pauvre dieu

Je te supplie par les lisières par
la langue de l'amour heureux faussant
par l'origine des conjurations
par tout ce qu'attend le défilé de la dévotion
Je te supplie Je n'inscris pas les compléments
Le qui sera toujours le visage du quoi

 

Michel Deguy, Gisants

14 décembre 2008

Découvertes

Découvert beaucoup de choses ce week-end.

Découvert, alors qu'il est de plus en plus difficile de dire je, qu'un ami était un immense fan de Sophie Calle. Lors de notre conversation, il a disparu un moment, et est revenu les bras remplis de très beaux livres édités chez Actes Sud.

sophie_calle.jpg
Il m'explique le principe de Douleur exquise. La douleur qui se dilue... J'y croise des photos d'Hervé Guibert. Sophie Calle écrit qu'il s'est baigné dans l'eau de son bain, puis qu'il a voulu l'étrangler.

Puis viennent les Dormeurs : au début des années 80, 24 personnes se sont succédées dans le lit de Sophie Calle. Seuls ou accompagnés, bavards ou silencieux, ils viennent accomplir leur tâche, dormir. Ils sont photographiés par les bons soins de leur hôte, chaque heure. Lorsqu'un dormeur ne se présente pas, elle peut prendre un peu de repos.

L. et moi tombons sous le charme d'une photo de Luchini souriant sous les draps. Les mots qu'il dit dans ce lit, cette loghorrée a priori sans intérêt le rendent étrangement intéressant.
Je suis troublée : je n'aime pas ce que fait Sophie Calle, mais elle a cotoyé des personnalités que j'aime ou qui me fascinent (Paul Auster).

Plus intéressante me semble sa démarche d'avoir demandé à des aveugles de naissance de lui exprimer leur vision de la beauté. Elle les prend en photos et expose leurs réponses.

J'explique ce qui me dérange dans toute l'oeuvre de Sophie Calle : l'égocentrisme, le narcissisme, le voyeurisme.
Question de L. : "qu'est-ce qui te dérange ? Ton propre voyeurisme ?"

Il est peut-être davantage question de refus de voyeurisme.

Mais il y a peut-être autre chose chez Sophie Calle, quelque chose qui l'éloigne des auteurs d'autofiction, par exemple.
Lorsque je tente de lire Christine Angot ou Catherine Millet, bien que je reconnaisse que le style de la seconde est bon, je m'ennuie profondément. Le livre finit par me tomber des mains. Cela ne m'intéresse pas du tout d'apprendre comment et avec qui et pourquoi elles font ceci ou cela. L'agacement et le sentiment qu'elles tournent en rond dans un milieu élitiste empêchent toute identification.
Chez Sophie Calle, quelque chose a éveillé mon intérêt. D'abord le fait que cet ami y ait trouvé tant de résonnances.
Ensuite parce que sa démarche est sans doute plus réfléchie. Elle ne s'expose ni n'expose les autres de façon gratuite. Les autres en question, ça peut être de parfaits inconnus. Il y a de sa part une certaine empathie. Elle ne prétend pas faire de la littérature. Et sa démarche artistique est définie dès le début. A force de s'exposer, elle finit par s'effacer, au bénéfice de ce qui est universel.

Découvert qu'il est possible de trouver intéressante une démarche sans pour autant en aimer le résultat.

Découvert que l'éternité est incompatible avec la date d'achat de certaines chaussures d'hiver (sauf si c'est pour les donner à un SDF pas encore congelé).

Découvert qu'un mot peut de façon éternelle se briser comme un verre qu'on nous tendrait, vide, et qu'on laisserait tomber à terre.

Découvert qu'il pleut, il pleut, qu'il peut pleuvoir longtemps.

Et que le Vieux Port peut encore déborder.

Heureusement, des amis seront toujours en alerte.

12 décembre 2008

Sur les ondes

Message ce matin des dynamiques éditrices des éditions Talents Hauts :

Clémentine Autain a consacré sa chronique du 11 décembre dans Les matins de France Culture à 7 h 25 à "Noël antisexiste".
Je cite :
"Pour éviter de passer tous vos samedis à dénicher la perle rare dans les librairies, je vous recommande une maison d'édition 100% antisexiste, Talents Hauts... Avec un petit effort, Noël pourrait devenir subversif."

On peut écouter l'émission en allant sur cette page.

mamairephoto2.jpg
(Photo honteusement piquée au blog de l'excellente illustratrice de Ma mère est maire, Pauline Duhamel)

 

08 décembre 2008

Ce que vous nous montrez, voyages


Ce que d'abord vous nous montrez, voyages, c'est notre ordure lancée au visage de l'humanité.
Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l'illusion de ce qui n'existe plus et qui devrait l'être encore, pour que nous échappions à l'accablante évidence que 20 000 ans d'histoire sont joués. Il n'y a plus rien à faire : la civilisation n'est plus cette fleur fragile qu'on préservait, qu'on développait à grand-peine dans quelques coins abrités d'un terroir riche en espèces rustiques, menaçantes sans doute par leur vivacité, mais qui permettaient aussi de varier et de revigorer les semis. L'humanité s'installe dans la monoculture ; elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat.

...

Un autre parallèle me semble plus significatif. Car ces modernes assaisonnements sont, qu'on le veuille ou non, falsifiés. Non certes parce que leur nature est purement psychologique ; mais parce que, si honnête que soit le narrateur, il ne peut pas, il ne peut plus, nous les apporter sous une forme authentique. Pour que nous consentions à les recevoir, il faut, par une manipulation qui chez les plus sincères est seulement inconsciente, trier et tamiser les souvenirs et substituer le poncif au vécu.

...

La vanité de ces prétentions, la crédulité naïve qui les accueille et même les suscite, le mérite enfin qui sanctionne tant d'efforts inutiles (sinon qu'ils contribuent à étendre la détériotation qu'ils s'appliquent par ailleurs à dissimuler) tout cela implique des ressorts psychologiques puissants, tant chez les acteurs que dans leur public, et que l'étude de certaines institutions indigènes peut contribuer à mettre à jour. Car l'ethnographie doit aider à comprendre la mode qui attire vers elle tous ces concours qui la desservent.


Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955

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C'est de la provocation de ma part, car j'ai fait coup sur coup deux très agréables voyages, d'abord sous le tropique du capricorne puis celui du cancer (impossible de ne pas penser dans ces conditions aussi à Henri Miller, mais là on s'égare vers un autre sujet, proche  j'y pense et je voulais en parler, du thème de l'excellent magazine de novembre de l'association Autour des Auteurs dont je ne donne pas l'adresse car des enfants passent parfois par ici - vous pouvez me la demander par mail-, mais revenons à nos moutons).

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Ce qu'écrivait Lévi-Strauss est cependant mille fois vrai, bien entendu. Et je pense que plus on voyage, moins on est dupe.

C'est pourquoi j'ai encore envie de parcourir le monde, afin d'aiguiser ce regard, et pour d'autres raisons que j'ai expliquées dans mon texte Etre une zoreille, que l'on peut trouver sur le blog de Citrouille, la revue des librairies sorcières, ici (merci Thierry).

On peut lire mon album Amoïlena, aux éditions du Griffon Bleu sous cet angle de vue : il relate la complexité de la situation des indiens de Guyane.

 

07 décembre 2008

Ce qui se passe de temps à autres dans les tréfonds

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(Gustav Klimt)

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(Zao Wou Ki)

28 novembre 2008

Qu'est-ce qu'on attend ?


berenice_abbott_assistante de Man Ray en 1923.jpg

(Vu et entendu ligne 364 métro 1265)

Qu'est-ce qu'on attend ?

On se heurte encore à la transitivité.
Qu'est-ce que j'attends ?
Ou qu'est-ce que j'attends de toi ?
J'attends que tu m'aimes. Ah mais pas n'importe comment non plus. Comme ci comme ça.
Tu m'aimes comment ?
Non ce n'est pas ce que j'attends. Alors va-t-en.
Ah, tu m'aimes comme ça, ouf...
Mais alors pourquoi n'as-tu pas l'air plus enthousiaste ? Qu'est-ce qui ne va pas ? Quelle est l'attente de toi que je ne satisfais pas ?
C'est que tu ne m'aimes pas.
Moi je t'aime mais tu ne m'aimes pas.
Je le sais.
Je le sens.
Inutile de discuter.
Dans ce cas laisse-moi.
Mais non c'est  juste que je ne sais pas.
J'attends de voir.
J'attends de te voir.
J'attends.
Une épiphanie peut-être ?
Ca ne marche pas. Si tu ne m'aimes pas maintenant, c'est que tu ne m'aimes pas. Les choses sont simples en amour.
Binaires ?
Je n'irai pas jusque-là.
Alors quoi ?
Alors je ne sais pas.
Ne peut-on pas simplement être doux ?
En attendant ?
Non, en n'attendant rien.
Et je ne sais pas ce qui nous attend.
Ce que tu attends ?
Non, ce qui nous attend.
Ce qu'on va devenir.
Mais maintenant ?
Maintenant n'est déjà plus maintenant.
Il n'empêche, maintenant, j'aime qu'il soit intense, le maintenant.
C'est ce que tu désires des maintenants futurs ?
Ah, un autre mot qu'attente ! Désir...
Et si on ne parlait qu'avec ces mots en -ir ? Désir, devenir, plaisir...
C'est un leurre (bonheur, beurre, c'est doux ça aussi). C'est bien beau, ces ir, mais quand est-ce qu'on vit ?
On vit dans le devenir.
J'en ai marre d'attendre.
Non n'attends pas. Deviens.
Aurais-tu dit viens ?
Viens de là où tu es.
Vers qui ?
Décidément, tu aimes la transitivité.
Ma foi je suis un être humain, qui vis entourée d'autres êtres humains. Quel être humain es-tu ?
Je ne sais pas qui je suis.
Je vois. Tu es dans une salle d'attente de toi.
Non, une salle de devenir.
Une malle de désirs...

Beurre ??

(Photo : Berenice Abbott, l'assistante de Man Ray)