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06 août 2009
Conte de la folie ordinaire
Longtemps, je vous ai parlé. Chacune de mes pensées vous était dédiée. Durant ce temps-là, je vous tutoyais. Vous dire tu était un délice. Une gourmandise. Dire votre prénom, c'était l'avoir en bouche. Je me serais tuée pour tourner dans votre palais à mon tour. Y pénétrer. Mais rarement vous prononciez les syllabes désirées.
Pa-tri-cia.
Une trinité que vous refusiez. À la limite, vous disiez Pat. Pour que cela soit plus rapide. Vous comprenez ? Expédiée.
Aussi bien, je n'étais pour vous qu'une enveloppe.
Non.
J'étais aussi pour vous un contenu. Une lettre aux lignes serrées, mots effacés par une humidité inconnue.
Au fond je le sais.
Vous. Vous étiez un monde. À la fin, les ramifications profondes de chacune de vos plantes, arbres, fruits, fleurs, grandissant sauvagement dans toutes les directions, j'aurais aimé les sectionner. Tchac. Vous voyez ces grands ciseaux de jardinier ? Les mêmes sécateurs. Tchac.
De quelle couleur aurait été la sève ?
Mieux. Ce que j'aurais pu faire, c'était vous séquestrer. Cela, ç'aurait été bien. Oui. Vous n'auriez pas été mal. Vous auriez été beau. Plus beau que jamais. J'aurais eu le loisir de vous regarder longtemps, soupeser chacun de vos mouvements. Vous auriez été beau par mes regards. Il aurait fallu que vous en preniez conscience peu à peu : que c'étaient mes regards qui vous rendaient beau. Uniquement. Les regards des autres sur vous : distraits, trompés, hideux. Que ne le voyiez-vous pas ?
Vous n'avez pas su vous épanouir dans cette réalité.
Ç'aurait été dans une chambre confortable de ma maison. Peut-être la mienne, où je suis en ce moment. Il aurait fallu que j'attende votre déchéance. Je vous aurais arrosé parfois, mis de l'engrais à vos pieds, mais de moins en moins. Les doses auraient diminué avec mon amour et ma haine. Ce n'aurait été qu'une question de temps. Le temps que mes regards dévient. Que votre beauté fane. Celle que j'avais inventée. Bien entendu inventée. Un jour plus d'eau, plus d'engrais, tout simplement parce que je n'y aurais plus pensé. Enfin serait advenue la mort de tout le possible de vos mondes. Quelle joie mon dieu ! Dieu serait heureux pour moi, il me regarde, là, face à moi : la petite croix sombre. Qu'il en soit témoin. Grâce à lui je suis une alcoolique qui ne boit pas. Que vos mondes se concentrent en cette intersection. Depuis toujours elle est là, au-dessus de la porte de mes chambres successives. C'était papa qui l'avait accrochée la première fois, je m'en souviens, j'avais sept ans. Je croyais que c'était lui qui l'avait sculptée, il faisait cela parfois, des objets en bois, en terre, en pierre. Des figurines. Un maillet et un ciseau entre les mains. Je croyais que c'était lui-même qu'il s'était représenté en petite crucifixion noire. Ne disions-nous pas Notre Père en la regardant ?
Ce premier mouvement de la pensée subsiste dès que j'y pose mon regard : c'est mon père sur la croix. Alors vous face à lui, vos racines tranchées, pourquoi pas ? Moins mal que des clous aux mains, aux pieds. Plantés avec son propre maillet. Ne vous plaignez donc pas. La cave humide, noire, ce serait même plutôt bien pour vous. Ce serait lorsque je n'aurais plus besoin de vous regarder. De vous arroser. De vous entendre. Soudain vous diriez mon prénom en entier, mais alors ce serait abject. Une plainte, un gémissement. Je vous interdirais de le faire. Patricia, crachez-le, comment osez- vous ? Votre abjection.
Notre père a tout vu. D'une façon ou d'une autre, vous serez tué.
Le père, la fille, et vous.
Mais ce sera trop tard. Je n'en concevrai aucune joie. C'est triste, cela : penser que lorsque vous serez tué cela ne me fera rien. Mais peu importe : il suffit de se rappeler que je ne serai plus moi.
Savez-vous ? Ce sera partout. Sur tous les écrans de cinéma et de télévision, sur le Net, par toutes les fenêtres, toutes les persiennes, par tous les trous toutes les failles toutes les fissures de toutes les façades, par tous les verres de lunette, tous les micro et télescopes, visible du haut de tous les arbres et de tous les toits, vous aurez été mon prisonnier, et je vous aurai forcé à me regarder. Du regard que j'aurais exigé de vous. Tout le monde l'aura vu. Les clochers se seront penchés pour mieux discerner votre visage, vous savez ces clochers tenus droits par les fils invisibles issus du ciel, une pesanteur inversée, laissant couler en-dessous le lac menu parfois trouant une colline, parfois longeant un chemin de fer. Je vous ai déjà vu dans ce train, allant de fenêtre en fenêtre, longtemps, pour percevoir la totalité du paysage. Rappelez-vous : le jour où nous nous sommes rencontrés. J'étais sur votre chemin, devant quel paysage, je ne sais plus, je crois dans mon dos un jardin avec trois peupliers. La transversalité de votre vie m'était déjà douloureuse.

Je vous aurai regardé à mon tour, penchée avec les tours, adossée à tous les murs de la chambre, puis à tous les murs de la cave, assise sur le rebord de toutes les fenêtres et écrasant la queue de tous les rats. L'humidité dans mon dos aurait la fraîcheur du désir aussi bien que de la mort : connaissez-vous la fraîcheur perlée de la mort ? La sueur peut avoir tant d'origines. Les larmes aussi. Les cascades de rires amers. Et j'ai ri.
Quelle beauté en vous.


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