Mon regard glissait sans plus la voir sur cette photo encadrée, posée devant le fatras de livres d'école empilés. Je regardais ces livres, me demandant si je devais m'en débarrasser, ou pas encore ; allaient-ils me servir à nouveau ? Mon avenir professionnel est délicieusement flou, voilà ce que je me disais devant cette bibliothèque. L'enfant endormi dans les filets de pêche exista alors plus que les manuels. Depuis l'arrêt du travail cela m'arrive souvent : je vois ce que je ne voyais plus. L'enfant d'Essaouira.
Je n'eus pas de mal à retrouver les autres photos, celles que j'avais prises plus de dix ans auparavant lors d'un voyage au Maroc. A travers ces images, je découvrai quel monde je questionnais alors. Qu'est-ce qui me touchait ? Comment voyageais-je ?
Beaucoup d'enfants parmi ces photographies. Magnifiques, libres et pauvres, ils couraient jusqu'à nous. Nous leur donnions des stylos, crayons et autres babioles, c'était si dérisoire de toute façon. Nous demandions leur adresse à ceux qui savaient écrire afin de leur envoyer les clichés, mais c'était pour dissimuler une forme de honte qui ne disait pas son nom.
Ceux-là vivaient au pied de l'Altlas. Je me souviens bien d'eux. Frère et soeurs au regard brûlant, aussi brûlant que le blanc des façades du hameau que nous traversions.
Plus de dix années plus tard, aujourd'hui, que sont-ils devenus, à quoi ressemblent-ils ?
Deux autres frères, un peu plus loin :
Difficile de ne faire que passer. Difficile de voyager, me disais-je alors, voyager en ne faisant que passer. Pourquoi suis-je à ma place et eux à la leur ? Question qui ne cessera de revenir, toujours, partout, en arrière-plan de toute situation vécue. Même difficulté, même respect, exactement les mêmes, en arpentant les rues des villes de France. Partout, nous ne sommes que des voyageurs, et peut-être bien que cela suffit comme ça, peut-être bien qu'il faut voyager autrement, se promener autrement. Ne plus simplement voyager, ou en tordre le sens. Regarder les choses juste comme elles sont. Regarder ces visages qui ne demandent rien, et deviner ce qu'il faut faire. Ou ne pas faire. Peut-être juste comprendre, être avec, pour, ensemble.
Il y eut ce berger, avec qui nous nous asseyâmes pour partager une cigarette :
J'aurais aimé avoir le courage de le prendre en photo de plus près, le portrait aurait été beau. J'aimais les sillons tracés sur ses joues, son front, le regard sans détour, sombre et clair à la fois, mais regard qui plus que ceux des enfants arrêta mon geste : quel droit avais-je sur son image ? Aujourd'hui encore, tant d'années plus tard, c'est une faiblesse de ma part d'oser le montrer ici.
Je ne me souviens hélas plus ce qu'il nous raconta. Parla-t-il seulement ?
J'aime les regards mais aussi les mouvements des hommes, dans le prolongement des cordages. D'un geste semble leur obéir une nuée de barques.
C'est qu'elles ont une vie propre, leurs entrailles s'entremêlent.
La vie des filets.
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