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12 novembre 2008

Rencontre

Parmi mes rencontres calédoniennes, il y avait Annick Le Bourlot. De ces personnes dont l'empathie et la joie sont discernables au premier regard, au premier serrement de mains, à tout un faisceau d'indices qui, personnellement, me met immédiatement en éveil, et me place en position de reconnaissance.

Je n'ai eu l'occasion d'échanger que quelques mots avec elle, hélas.

Je suis donc heureuse d'avoir en quelque sorte de ces nouvelles par le biais de cet article des Nouvelles Calédoniennes (merci Brigitte !). Je vous en conseille la lecture : des destins pareils sont très révélateurs de la richesse humaine de la Nouvelle Calédonie. Et j'aime beaucoup sa vision du monde esquissée en ces quelques lignes. Il faudrait lire son livre...

Annick Le Bourlot est aujourd’hui inspectrice d’académie, inspectrice pédagogique régionale pour la zone Pacifique.
Ce n’est pas un hasard : en pleine préparation des transferts de compétence, et à l’occasion du salon du livre organisé la semaine dernière dans le cadre du premier Forum francophone du Pacifique, l’inspectrice de français Annick Le Bourlot s’adresse « Aux bâtisseurs de l’école de la réussite. »

Elle était condamnée à ne pas vivre, et condamnée à ne pas réussir. Née prématurée dans la jungle alors que sa mère était en marche vers un camp Viêt Minh, elle a survécu. Enfant dans la guerre du Vietnam puis d’Algérie, pensionnaire-prisonnière à Constantine, elle a étudié pour se libérer de l’angoisse du terrorisme. Une bibliothèque, de bons éducateurs, une volonté aussi, et elle a réussi. Annick Le Bourlot, la petite Maï vietnamienne, est aujourd’hui inspectrice d’académie, inspectrice pédagogique régionale pour la zone Pacifique. Basée à Nouméa.
Elle le doit, dit-elle, à l’école française. Et son destin hors du commun l’autorise à dire qu’elle aime à voir dans l’Éducation nationale, et dans l’école calédonienne, le verre à moitié plein plutôt que le verre à moitié vide, à l’inverse de ceux qui aiment à tenir ou à entendre les discours sur l’échec scolaire.
Aux bâtisseurs de l’école de la réussite, qu’elle vient de publier aux éditions Sceren (Centre de documentation pédagogique de Nouvelle-Calédonie) est donc clairement une profession de foi, un hommage aux enseignants, à ces professeurs de français « qui œuvrent dans l’ombre, par passion, par conviction ou par choix de vie. »
Il est temps, estime Annick Le Bourlot, « que les évaluations et bilans fassent aussi mention des réussites, parallèlement aux statistiques accusatrices, aux multiples études et ouvrages sur l’échec scolaire. C’est dans cette perspective que s’inscrit mon témoignage, en hommage à l’école de la République. »

Assise au fond d’une classe, elle écoute. Elle est moins là pour inspecter que pour conseiller.

Cette école, et particulièrement celle de Calédonie, Annick Le Bourlot la connaît bien. Cent fois par an, elle va s’installer au fond d’une classe, souvent de collège. Elle écoute l’enseignant, elle écoute les élèves, elle regarde les classeurs et le cahier de texte. Elle est moins là pour inspecter et juger que pour conseiller, pour aider. C’est ainsi, dit-elle, qu’elle conçoit sa mission. Et elle est bien plus souvent sollicitée, ajoute-t-elle, pour son rôle de formation que pour la note pédagogique qui va avec.
Cette expérience nourrit son ouvrage. Au-delà de réflexions plus générales sur l’éducation, de récits de rencontres avec des enseignants ou des parents, Annick Le Bourlot propose des descriptions de cours, des textes de séquences, quelques bonnes recettes pratiquées ici et là, d’Auteuil à Hienghène, de Normandie à Maré, pour faire vivre l’enseignement du français.
Elle évoque le rôle moteur de la poésie qui transgresse les codes et débloque l’imaginaire, l’utilité des séances orales pour impliquer les enfants et les mettre en situation de tâter avant de construire par eux-mêmes, l’attrait culturel des jeunes kanak pour les mythes, l’art de traverser le miroir de la fable, l’extraordinaire expérience de Canala pour réconcilier le français et le xâracùù, les auto-évaluations qui commencent à émerger ou encore les trésors d’imagination des professeurs de Petro-Attiti pour faire vivre la littérature en lycée professionnel.
Si elle respecte les enseignants, ces professionnels « généreux qui prennent en charge une population hétérogène et multiculturelle », Annick Le Bourlot aime autant les enfants de l’école calédonienne. Ils sont, dit-elle, généralement « heureux d’être en classe, dans une école qui reste un sanctuaire ».
Tout dépend, évidemment, du charisme de l’enseignant, de la cohésion de l’établissement, souvent liée à la personnalité d’un principal ou d’un proviseur. « Notre principale richesse, affirme-t-elle, est dans nos ressources humaines. Il faut que les efforts de nos enseignants soient soutenus et nous avons besoin que nos responsables politiques nous aident. »

« Mal à la francophonie »
Le public de la soirée d’ouverture du Forum francophone de la semaine dernière était presque exclusivement européen ; et lors d’une table ronde, le français y a été qualifié par des écrivains calédoniens ou polynésiens de « langue du colonisateur ».
Pour une inspectrice de français, qui sait que les plus grands défenseurs de la diversité culturelle francophone ont été ou sont africains, antillais, algériens, tunisiens ou vietnamiens, voilà qui fait mal. La francophonie, plaide Annick Le Bourlot en reprenant l’image de l’Antillais Edouard Glissant, est comme un rhizome dont les racines tissent sous terre un réseau horizontal et jettent parfois des pousses vers le ciel et l’universel. Il n’y a pas, dit-elle « une langue française mais des langues françaises. Un Breton, un Alsacien, un Occitan n’ont ni la même langue, ni la même vision du monde. Le français calédonien, lui aussi, est riche d’un lexique qui fait sa couleur, et les élèves sont talentueux pour l’utiliser en poésie. »
Non, estime-t-elle, le français n’est pas « la langue des blancs ». Et ceux qui, personnalités ou parents d’élèves ayant réussi par la langue française, en font aujourd’hui le procès ne font rien moins que « fermer la porte aux autres ».
C’est ainsi que la Calédonie se fait Pénélope, occupée à détricoter la nuit ce qui a été tissé par d’autres le jour. Peut-être, dit Annick le Bourlot, « par manque de guides spirituels comme Césaire ou Senghor, qui savaient que les discours de la haine ne servent pas l’humanité ».

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